Tisser un (tout fragile) lien qui libère

Ce texte est destiné à être la conclusion du livre que nous sommes en train de réaliser avec les enfants, les jeunes, les éducateurs et le personnel de l’institution Bourdault, à Vesoul.

Petite, j’ai pas pu jouer comme je voulais.
J’ai pas pu vivre ça, et je le regrette un peu parce que j’aurais aimé.
Avec les problèmes que j’ai eus, j’ai pas pu,
ça a été un peu une obligation de grandir plus vite que la normale.
Ça m’a été imposé, j’ai pas choisi.
Schady

Ce n’est qu’un enfant, là, qui passe. Qui passe sans faire de bruit, qui traverse notre vie comme une ombre parce que tout, tous, autour de lui, lui ont appris à ne pas faire de bruit. Parfois, il en fait, du bruit, mais à contretemps, quand tout autour de lui voudrait le silence.

Car cet enfant, là, n’ébruite pas ce qui se cache ; il n’ébruite pas ce que la décence interdit de nommer, parce que déjà, il a intégré que tout ce qu’il a subi n’est pas ce que doit vivre un être humain. L’enfant se tait lorsqu’il devrait hurler.

Parce qu’il sait.

Il sait ce qu’il doit vivre en tant qu’être humain, ou même en tant qu’être vivant : vivre une vie « suffisamment bonne », dirait Winnicott. Une vie humaine, simplement. Une vie inscrite en nous, dès les premiers mois, dans un ventre à la fois accueillant et limité. Borné par la poche, fait de limites dans lesquelles le fœtus est libre de se mouvoir.

Déjà elle est là, la dialectique fabuleuse de la liberté et de la vie : la vie est liberté, la liberté est totale dans des limites qui font sens parce qu’elles sont l’accueil, le bien-être, parce que c’est dans ces limites-là que nous trouvons la nourriture et la température idéale, celle que toute notre vie nous chercherons à retrouver, toujours, parce qu’elle correspond au souvenir de l’univers parfait. Mais cet univers n’est parfait que parce que l’enfant non encore né n’est pas indépendant. Or l’enfant doit naître parce que tel est le destin de tout mammifère ; alors, il s’attend, une fois « dehors », à ce que les conditions idéales qu’il a connues dedans le ventre soient de nouveau au rendez-vous. L’enfant compte sur cet univers rassurant et espère en cette dialectique magique : les limites donnent une liberté infinie, la liberté n’est infinie que dans des limites.

Que sont ces limites ? Elles sont humaines, simplement humaines. Elles nous disent que ce que nous pouvons accomplir, ce ne sera, jamais, contre un autre être vivant, jamais contre un autre être humain. Ces limites n’en sont pas, pas au sens que donne à ce mot la société pervertie par le Pouvoir et l’Argent et la Hiérarchie et les Cultes – des dieux, des machines, du progrès… Ces limites sont acceptation de notre destin humain, simplement humain, et parce qu’elles sont acceptation, elles sont aussi compréhension de qui est l’Autre que découvre le tout-petit, cet Autre qui, lui aussi, s’il n’était gangréné par le Pouvoir, l’Argent, la Hiérarchie et tout le reste, serait libre dans ses limites et ne ferait jamais, jamais, jamais le moindre mal à cet enfant qui vient de naître. Puis qui grandit et a un besoin crucial des autres, parce qu’il n’est pas indépendant physiologiquement, tout en étant dans la construction, toujours, de ces liens qui libèrent, parce que c’est en construisant, en entretenant, en développant ces liens libérateurs que l’enfant lui-même se grandit.

Le malheur advient soudain, dans la violence, dans la non-reconnaissance, dans la destruction, dans la souillure des limites de son corps, limites qu’on pourrait croire indestructibles tant la peau est à l’image de cette dialectique magique entre moi et l’extérieur : à la fois enveloppe et sas. Mais le corps implique aussi des trous comme passages, passages que nous voulons contrôler et ne jamais voir contrôlés par d’autres. La violence est prise de pouvoir sur notre être, et destruction de nos dernières défenses lorsque l’autre se mue en agresseur, en un tyran, en un monstre. Car il est monstrueux d’avoir l’apparence humaine et de nier dans ses actes ce qui fait le fond de l’humanité comme de tout être vivant : l’alliance avec l’univers, l’exubérance de la vie, la recherche incessante de tout lien qui libère.

Ce n’était qu’un enfant, mais la violence faite à lui, à son corps, à ses pensées, à son être le plus profond, l’a transformé en un adulte de cinq ans, de huit ans, de dix ans, de douze ans, bien trop tôt pour qu’il soit adulte au sens où ON l’entend. Ce ON qui nous dicte ce que la bêtise d’une société de Pouvoir impose à tous les êtres : soumission ou destruction. Ne reste que la Marge. Mais comment choisir la Marge comme seul espace de liberté lorsqu’on a cinq, huit, dix, douze ans ? Est-ce possible ?

* * *

L’enfant qui n’est déjà presque plus un enfant capte l’Univers qui l’entoure par tous les pores de sa peau et de son cerveau. Il analyse, scrute, dissèque, calcule aussi parce qu’il sait qu’à un moment, c’est soit l’autre qui est en face, soit lui qui s’en sortira. Parfois, l’enfant, encore trop bon, montre encore ce trop-plein d’humanité ; alors, il se soumet. Parfois. Mais le plus souvent, il a capté, analysé et décidé très vite, car il ne peut se tromper, que celui en face de lui n’est qu’un méchant, un salaud – et il se défend.

Ou encore voici quelqu’un qui, peut-être, lui veut du bien ? « Lui veut du bien » ? Serait-ce créer ce lien qui libère dont le souvenir est désormais enfoui très loin, ce cordon qui, dans la poche du ventre, était un lien libérateur, car nourrisseur tout en n’empêchant pas de se mouvoir à l’envi…

L’enfant, « déprivé » dirait Winnicott, privé de ces liens « sains » qui nous constituent, est un formidable analyste de ce qui se passe autour de lui, de ce qui se joue autour de lui. Ceux qui ne lui veulent pas de bien, il les a analysés et rejetés. Alors, et puisqu’il a cinq, huit, dix ou douze ans, il a compris qu’il pouvait leur rendre la vie difficile voire impossible. Il exaspère son entourage, disait Fernand Deligny. L’enfant se rebelle.

Mais sa rébellion ne se situe pas à la Marge qui libère. Sa rébellion risque de gicler sur le pavé du trottoir, dans le bureau de la juge des enfants, à l’intérieur des barbelés du centre éducatif fermé, ou même de la prison. Sa rébellion, personne ne l’entend, c’est trop tard, d’une certaine façon. Mais à ce moment-là surgit un autre mot magique : Hypocrisie. Mot magique pour l’enfant car mot qui résume ce qu’est le monde adulte pour lui. Un mensonge absolu, un prétendu foyer, une chambre au chaud mais brûlante, ou un laboratoire glacial pour humains soumis aux expériences que tente sans cesse le Pouvoir et tout ce qui nous domine, une Autorité qui asservit car elle s’incarne toujours dans des figures de chair qui ressemblent furieusement à cette chair qui a lacéré l’enfant, l’a démoli, mais ne l’a pas détruit car c’est la vie qui est en lui, et elle est plus forte, toujours, que la mort, tant que l’enfant reste… enfant.

Car l’enfant aime la vie, il est l’exubérance même de la vie. Il est cette vie que rien n’asservit. Pour cela, il doit échapper à tous les pièges que lui tend le Pouvoir. L’enfant est anarchiste dans l’âme : il déteste le Pouvoir car le Pouvoir, toujours, asservit et ne sert à rien d’autre qu’à limiter dans le plus pur arbitraire. L’Hypocrisie règne, c’est elle qui est à la fois pouvoir en actes et discours mensonger du pouvoir. L’Hypocrisie est l’autre nom de l’Aliénation. Elle est le mensonge que les adultes se font à eux-mêmes, à peu près constamment, sauf lorsque l’enfant qui est en eux surnage, à la Marge, toujours.

ON nous trace la voie à suivre, pour mériter notre emploi, notre crédit, notre bagnole et nos objets. ON nous aliène pour notre bien. L’enfant rejette le ON ; alors ce rejet prend toutes les formes, les plus violentes, les plus visqueuses aussi parfois. Il frappe, il ment, il mène en bateau, il invente, il se cache et se protège par tous les moyens qui lui restent et qui sont faibles. Et ceux qui sont autour de lui ne comprennent parfois pas sa détresse, alors ils prennent le pouvoir sur lui pour son bien, prétendent-ils. Ils se font alliés objectifs du Pouvoir, du ON, et l’enfant n’est pas assez lucide sur le monde pour choisir une Marge qui lui sera liberté, qui lui sera asile, qui lui sera Vie et Exubérance et Amour et Liens qui libèrent, sans cesse, avec d’Autres tout autant importants et magnifiques que Lui. Alors, loin de cette conscience de la Marge, à un moment, il rend les armes. Et alors il devient délinquant. De déprivé, le voilà délinquant. Reste-t-il une autre solution ?

* * *

Rien n’est pourtant joué, jamais. La délinquance ou l’échec sous quelque forme que ce soit n’est jamais une certitude. L’incertitude est la seule certitude : tel est l’axe de toute tentative d’une approche humaine. Trop humaine mais surtout très heureusement humaniste. Car l’incertitude maintient ouvertes les voies vers la vie digne, vers la vie heureuse, vers la rébellion, vers la marge, vers tous les espaces où l’enfant, devenu enfin adulte selon sa carte d’identité et resté enfant dans son exubérant amour de la vie, pourra se mouvoir en relative liberté. Liberté, c’est-à-dire non-agression, non-destruction, estime de soi et des autres. De cet Autre qui, au départ, lui a fait tant de mal.

Il faut donc « y croire », à cette incertitude qui affirme que « rien n’est joué, jamais » et que tout est encore et toujours possible, à condition de s’en donner la peine, d’y croire, de ne surtout pas sombrer dans la mécréance ni la passivité.

« Mécréance passive » : l’expression est de Fernand Deligny. Il l’appliqua à ces médecins, infirmiers et autres intervenants de l’Asile, qui pour beaucoup ne croyaient pas à ce qu’ils faisaient et restaient passifs face à cette situation. Sans doute défaisaient-ils la nuit, en pensée, ce qu’ils s’étaient sentis contraints d’accomplir le jour, en se donnant toutes sortes d’excellentes raisons, depuis l’injonction traditionnelle « Tu dois gagner de l’argent pour nourrir tes enfants », intériorisée, jusqu’à des visions plus cyniques sur les marginaux, les fous, les enfants perdus pour la société, qu’il faut bien « redresser ».

La plupart, pourtant, vivaient sans doute très mal cet Asile qu’ils servaient, et se sentaient honteux d’incarner à ce point cette servitude volontaire dont La Boétie a si bien montré que nous y consentons.

L’Asile est une forme exacerbée du Malencontre – encore La Boétie ! –, qui est le Pouvoir, obtenu et pérennisé grâce à la participation de chacun à sa propre oppression. Le Pouvoir nous paie en retour en autorisant l’oppression des autres par nous, de ceux plus bas que nous, oppression signifiant avant tout notre participation à cette espèce persistant à se croire humaine : tous unis à travers cette servitude que nous construisons et partageons. Que nous propageons et façonnons de nos mains, de notre langage. Mais pas que de ces façons-là. Car nous l’agissons aussi de par notre goût acquis de la passivité.

Nous sommes digérés par le Système, par le Pouvoir, jusqu’à en devenir des déchets dès lors que nous ne correspondons plus à la norme sociale. La question est : sans Pouvoir, notre « nous » n’aurait-il pas davantage de probabilité d’émerger, de se faire actif et de refuser la passivité par rapport aux situations injustes et destructrices ?

Interrogation à laquelle il serait vain de simplement essayer d’apporter une réponse. Car ce n’est pas d’un langage, en théorie, en fumée – fumisterie ? – que viendra la réponse. Plutôt et seulement d’un agir.

Agir depuis ces « radeaux » dont parlait Deligny, voguant çà et là sur l’océan du Malencontre et permettant à des individus en marge, asociaux ou désocialisés de se raccrocher pour ne pas sombrer ? Radeaux suffisamment lâches et distendus pour laisser passer les paquets de mer oppressive et pourtant aux planches très bien reliées entre elles pour resurgir sans cesse, flotter et dériver.

À cette mécréance passive nous voudrions opposer une pédagogie de la Voie : soyons Radeau. Embarquons sur les sombres abysses, et pour ne pas nous y engloutir, le mieux est encore de flotter sans trop agir. Mais de flotter.

De quel agir s’agit-il ?

Un agir qui ressemble au Tao des taoïstes, ce « wuwei » qui se traduit même par « non-agir ». Qui ressemble aussi à la révolte collective de Camus (« Je me révolte, donc nous sommes »), à la Société en lutte contre l’État de Pierre Clastres, ou donc à ce Radeau de Deligny récupérant çà et là des débris dont l’Asile ne savait que faire à part les abrutir de médicaments. Les mots, agir, non-agir, radeau, débris, asile même, ne prolifèrent dans cet océan de Malencontre que pour jouer avec eux : laissons-nous dériver à la marge pour nous en libérer. Ne nous laissons pas enfermer dans un vocabulaire : « Les mots nous divisent, les actes nous unissent », disaient les Tupamaros uruguayens. Utilisons-les simplement pour amorcer des discussions, des débats, des questionnements. N’agissons pas au profit de ce qui nous opprime. Ne sauvons pas le Système qui nous broie. Ne soyons ni mécréants ni passifs.

Où est la marge ? Peut-on encore être à la Marge ? C’est à cette jointure entre le réel et l’utopie, le Système et la Marge, qu’intervient la pédagogie, fondée sur une éthique de la non-domination.
Car, par le fait même que nous nous situons à la Marge, nous voici au cœur du Malencontre. Le Système n’a pas besoin de sa puce à gratter. Athènes a immolé la puce-Socrate. La Chine a phagocyté la puce-Tao. Le capitalisme aimerait voir sombrer l’utopique pédagogie dans les abysses du consensus.

Ce que nous disent ces enfants placés, là, est qu’il vaut la peine de gratter le poil du Système, d’irriter les Bureaucraties, de tisser des radeaux comme ces institutions auxquelles sont accrochés, d’abord contre leur volonté, ces enfants, là. Contre leur volonté car ils n’ont pas voulu ce qui leur a été imposé. Et après ? Ce n’est même pas une raison pour rien ! C’est du passé, et l’on ne remet jamais les compteurs à zéro, alors autant ne plus penser aux compteurs, et tel est le fond du fond de ces entretiens avec ces enfants, là, ne pas penser aux compteurs, même si, forcément, le passé ressurgit par vagues étouffantes parfois, comme le suggère cet enfant de onze ans : « J’ai rien à dire, presque. Y a des choses à dire que j’ai pas trop envie de dire. »

Dépasser la remise à zéro, savoir que l’émancipation n’est qu’un processus en cours, toujours, jamais achevé. Un processus sur lequel rien ne sert de mettre trop de mots, trop de concepts, car les mots étouffent les processus, si ce sont bel et bien des processus d’émancipation. Si la liberté n’est pas un but mais un chemin, alors le chemin doit se tracer en cheminant, et l’enfant veut avancer. Car la vie en lui est exubérance ; elle fouille tous les recoins des êtres qui, en face de lui, sont accueillants et à son écoute. Et ce radeau en construction, là, tout devant lui et avec lui, lui permet d’avancer sur l’océan du Malencontre, que de toute façon il ne quittera jamais, mais sur lequel il sait, désormais, qu’il n’est plus seul. Si nous l’avons placé là, dans cet entretien, tenu dans cette institution, c’est parce que nous ne voulons pas qu’il soit seul, et nous faisons tout pour qu’il ne soit plus jamais seul, et que plus jamais tous les Autres ne soient contre lui.

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